L’équipe du Maroc féminine, les Lionnes de l’Atlas, est née d’un choix : payer les clubs avant d’exiger des résultats. Un plan financé par la fédération et lancé en 2020 a précédé une finale de Coupe d’Afrique des nations féminine (CAN féminine, ou WAFCON) disputée à domicile en 2022, un parcours jusqu’à la phase à élimination directe de la Coupe du monde féminine en 2023 et deux titres continentaux pour l’AS FAR. La sélection A n’a pourtant encore remporté aucun titre majeur. Elle a perdu la finale de 2025 à domicile après avoir mené 2-0, puis sa demi-finale et son match pour la troisième place en 2026, tous deux aux tirs au but, même si elle s’est qualifiée pour la Coupe du monde 2027 au Brésil.

Le plan de 2020 : payer les clubs avant d’exiger des résultats

Le plan a d’abord pris la forme d’un dispositif de financement des clubs. Kelly Lindsey, responsable du football féminin à la Fédération royale marocaine de football (FRMF), et Mohamed Harouane, du syndicat marocain des joueurs UMFP, l’ont présenté dans un entretien accordé à la FIFPRO en août 2020 et republié par le syndicat suisse des joueurs SAFP. La fédération finançait alors les salaires des joueuses et du personnel de 44 clubs, 14 en première division et 30 en deuxième. Chaque club devait enregistrer un effectif de 25 joueuses.

Selon cet entretien, un club de première division recevait environ 15 000 dollars par mois et un club de deuxième division environ 10 000 dollars, soit un financement des clubs d’environ 6 millions de dollars par an en 2020.

This Is Africa a publié le même mois un chiffre d’apparence différente : un budget du football féminin de 6 millions d’euros pour la saison 2020-2021, contre 1 million d’euros en 2019-2020. Les deux montants ne désignent peut-être pas la même chose. L’un correspond au financement des clubs, exprimé en dollars, l’autre au budget d’une saison, exprimé en euros, et la FRMF n’a publié aucun document budgétaire officiel permettant de les rapprocher. Il faut donc les lire comme des chiffres rapportés, et non comme des comptes audités.

Un financement assorti de conditions

L’argent était lié à des règles. Selon This Is Africa, le contrat d’objectifs impose aux joueuses de la sélection A d’avoir un contrat professionnel. Si l’entraîneur principal d’un club est un homme, le poste d’adjoint doit revenir à une femme, et l’encadrement technique des U15 doit être entièrement féminin. Le président de la FRMF, Fouzi Lekjaa, a salué une « journée historique » (traduit de l’anglais).

Le financement des salaires libère du temps d’entraînement pour les joueuses, et les règles sur l’encadrement visaient à créer des emplois rémunérés pour les femmes sur le bord du terrain. Six ans plus tard, Le360 rapportait, le 4 août 2026, que la stratégie menée par la FRMF depuis 2020 avait permis de créer des première et deuxième divisions féminines professionnelles. Cette structure à deux divisions constitue un point de comparaison utile entre les programmes du football féminin dans le monde arabe.

Deux sélectionneurs en six ans

Reynald Pedros a pris les rênes de la sélection en novembre 2020, selon Africanews. Son mandat a couvert la CAN féminine 2022 à domicile et la Coupe du monde 2023. Après son départ, survenu à la suite de deux défaites en match amical contre la Zambie, le Maroc a nommé en octobre 2023 Jorge Vilda, ancien sélectionneur de l’Espagne. La FRMF a remercié Pedros pour son travail, notamment pour la qualification en huitièmes de finale du Mondial, et son communiqué, tel que rapporté, ne liait pas son départ aux résultats face à la Zambie. Sous Vilda, le Maroc a atteint la finale de la CAN féminine disputée en 2025 et terminé quatrième de la CAN féminine 2026, deux parcours détaillés plus bas.

2022 et 2023 : les années de la percée

Une affluence record et une finale perdue à Rabat

Le Maroc a accueilli la CAN féminine 2022 et s’est hissé en finale. Africanews a rapporté que la demi-finale contre le Nigeria avait attiré 45 562 spectateurs et la finale environ 50 000, un record d’affluence pour la compétition. L’Afrique du Sud a remporté cette finale 2-1 à Rabat le 23 juillet 2022, grâce à un doublé de Hildah Magaia.

Ces affluences ont été le signe le plus net d’un premier retour sur investissement. Un public national capable de remplir un stade pour une demi-finale féminine est un atout commercial que toute fédération voudrait faire fructifier.

Une première Coupe du monde pour une nation arabe

En 2023, le Maroc est devenu la première nation arabe et nord-africaine à disputer une Coupe du monde féminine. La capitaine Ghizlane Chebbak a déclaré que l’équipe était « honorée d’être le premier pays arabe à y participer » (traduit de l’anglais), selon l’Associated Press (AP).

Les débuts ont été brutaux : une défaite 6-0 contre l’Allemagne. Le Maroc a ensuite battu la Corée du Sud 1-0, sur un but marqué dès la 6e minute. Lors de ce match, Nouhaila Benzina est devenue la première joueuse à porter le hijab dans une Coupe du monde féminine senior, selon l’AP.

Le 3 août 2023, le Maroc a battu la Colombie 1-0. Anissa Lahmari a marqué dans le temps additionnel de la première période, en reprenant le penalty de Chebbak repoussé par la gardienne. Cette victoire a fait du Maroc la première équipe arabe ou nord-africaine à atteindre la phase à élimination directe d’une Coupe du monde féminine.

La France a mis fin à l’aventure en s’imposant 4-0 à Adélaïde le 8 août 2023, selon l’AP. L’écart a montré le chemin qu’il restait à parcourir à un programme en pleine croissance face aux sélections européennes établies.

L’AS FAR et l’échelon des clubs

L’AS FAR a remporté la Ligue des champions féminine de la Confédération africaine de football (CAF) en 2025 en battant l’ASEC Mimosas 2-1 à Ismaïlia, le 21 novembre. La CAF a souligné qu’il s’agissait du deuxième titre du club, après celui de 2022.

Aux CAF Awards 2025, dont les dernières catégories féminines ont été confirmées par la CAF en janvier 2026, des joueuses, une entraîneuse et un club marocains ont remporté cinq catégories féminines :

  • Ghizlane Chebbak (Maroc et Al Hilal) a été élue joueuse de l’année.
  • Sanaâ Mssoudy a été élue joueuse interclubs de l’année.
  • Doha El Madani a été élue jeune joueuse de l’année.
  • L’AS FAR a été élue club de l’année.
  • Lamia Boumehdi, entraîneuse marocaine, a été élue entraîneuse de l’année avec le TP Mazembe.

Un champion national solide offre aux internationales des matchs à fort enjeu réguliers sans avoir à quitter le pays. L’AS FAR est le club des Forces armées royales : ses titres ne peuvent donc pas être attribués au seul plan fédéral, mais ils ont coïncidé avec lui.

Ce que le Maroc n’a pas encore gagné

Mener 2-0 en finale à domicile, puis perdre

L’édition 2024 de la CAN féminine s’est disputée en juillet 2025, de nouveau à Rabat. En finale, le Maroc menait 2-0 face au Nigeria grâce à Chebbak à la 12e minute et à Mssoudy à la 24e. Le Nigeria a renversé la situation pour s’imposer 3-2 le 26 juillet 2025. C’était la deuxième finale perdue à domicile par le Maroc en trois ans.

CAN féminine 2026 : deux séances de tirs au but, un billet pour le Brésil

En 2026, le Maroc a accueilli la CAN féminine pour la troisième édition consécutive, dans une formule à 16 équipes. Selon Al Jazeera, la CAF l’a reportée 12 jours avant le coup d’envoi initialement prévu en mars, en invoquant des « circonstances imprévues » (traduit de l’anglais), puis l’a reprogrammée du 26 juillet au 16 août 2026. Les quatre demi-finalistes ont obtenu leur qualification pour la Coupe du monde 2027 au Brésil.

Le 12 août, le Maroc et le Cameroun ont fait match nul 0-0 après prolongation au stade Moulay El Hassan de Rabat. Le Cameroun s’est imposé 3-1 aux tirs au but, comme l’ont rapporté Hespress et EWN.

Trois jours plus tard, le Maroc a concédé le nul 1-1 face à l’Algérie lors du match pour la troisième place, avant de s’incliner 3-2 aux tirs au but. Le Maroc, le Cameroun, le Malawi et l’Algérie ont tous obtenu leur billet pour le Brésil. Le Cameroun a ensuite battu le Malawi 3-0 en finale, le 16 août, pour décrocher son premier titre continental.

Le Maroc a atteint au moins les demi-finales lors de chacune des trois dernières CAN féminines, toutes disputées à domicile, et a perdu deux finales, une demi-finale et un match pour la troisième place.

Compétition Pays hôte Tour atteint Résultat
CAN féminine 2022 Maroc Finale Défaite 2-1 contre l’Afrique du Sud
Coupe du monde féminine 2023 Australie et Nouvelle-Zélande Huitièmes de finale Défaite 4-0 contre la France
CAN féminine 2024 (disputée en 2025) Maroc Finale Défaite 3-2 contre le Nigeria
CAN féminine 2026 Maroc Quatrième place Demi-finale et match pour la troisième place perdus aux tirs au but

Ce que montre le classement FIFA

Sur sa page pays de la FIFA, consultée le 27 octobre 2026, le Maroc occupait la 64e place avec 1 384,71 points. Son meilleur classement historique est la 52e place, son plus mauvais la 83e.

Fin d’année Classement FIFA
2019 81
2020 77
2021 78
2022 76
2023 60
2024 61
2025 66

Source : historique du classement FIFA féminin du Maroc, consulté le 27 octobre 2026. La page de la FIFA indique le meilleur classement, mais pas sa date.

Le bond entre 2022 et 2023 correspond au parcours en Coupe du monde, et le recul à la 66e place fin 2025 montre que les progrès ne se sont pas accumulés de façon linéaire. La prochaine mise à jour officielle est prévue le 7 décembre 2026.

Ce que les autres fédérations arabes peuvent retenir du Maroc

Financer le championnat autant que la sélection

Le plan marocain a injecté de l’argent dans les salaires des clubs de deux divisions. Il devait offrir aux joueuses un temps d’entraînement professionnel et à la sélection davantage d’options au niveau national ; Le360 a rapporté qu’il avait permis de créer des première et deuxième divisions professionnelles, et il a coïncidé avec les titres continentaux de l’AS FAR. Les fédérations qui consacrent l’essentiel de leurs dépenses au calendrier des stages de leur sélection auront du mal à obtenir la même profondeur de réservoir.

Assortir l’argent de conditions

Les règles sur l’encadrement rapportées par This Is Africa visaient à transformer le financement en emplois pour les entraîneuses. Une fédération qui copierait le modèle salarial sans ces conditions obtiendrait sans doute davantage de joueuses, mais pas davantage de femmes dans les postes techniques. Là où des fédérations arabes lancent leur propre championnat, comme avec le programme de l’Arabie saoudite, les conditions attachées au financement méritent autant d’attention que les montants.

Accueillir des tournois pour bâtir un public

Le Maroc a accueilli trois CAN féminines consécutives et a établi un record d’affluence pour la compétition en 2022. Il n’a pas encore transformé l’avantage du terrain en titre. Organiser un tournoi aide à se constituer un public et à créer de la valeur commerciale. Cela ne suffit pas, à lui seul, à préserver une avance de 2-0 en finale ni à gagner une séance de tirs au but.

Publier les chiffres

Le montant en dollars avancé par la FIFPRO et le budget en euros rapporté par This Is Africa ne peuvent pas être rapprochés à partir des documents publics, et sans budgets publiés, les observateurs extérieurs ne peuvent pas juger de l’efficacité de la dépense. La transparence renforcerait le dossier marocain et offrirait aux autres fédérations un modèle plus lisible à reproduire. D’autres articles de ce site examinent la manière dont l’argent et les institutions façonnent le football féminin ailleurs.

Ce qu’il faudra suivre

Fin octobre 2026, la FRMF n’avait pas annoncé si Vilda resterait en poste après la CAN féminine 2026. La mise à jour du classement FIFA du 7 décembre 2026 dira si les résultats de l’été ont maintenu l’équipe autour de la 64e place.

Au Brésil en 2027, le Maroc tentera d’égaler ou de dépasser ses huitièmes de finale de 2023. Ce parcours a fixé la référence à l’aune de laquelle sera jugé un deuxième groupe mondialiste, bâti sur six années de football national financé. La défense du titre continental de l’AS FAR montrera si l’échelon des clubs conserve son avance sur ses rivaux africains. Et la publication éventuelle de chiffres budgétaires officiels de la FRMF permettrait enfin d’évaluer le modèle sur pièces.

Les émissions de télévision et les podcasts consacrés à ces thèmes sont réunis sur la page des entretiens.