Entre 2019 et 2023, le football féminin en Arabie saoudite s’est doté d’une structure financée et pilotée d’en haut : un département au sein de la fédération, un championnat national, une pyramide professionnelle à deux niveaux avec des primes, et une équipe nationale classée par la FIFA. Les institutions se sont mises en place très vite. Les résultats progressent lentement, les tribunes restent clairsemées et les questions de droits humains qui entourent le projet ne sont toujours pas réglées.
Aux origines du football féminin saoudien
Pendant la plus grande partie de leur vie, les joueuses saoudiennes aujourd’hui en équipe première n’ont eu aucune voie officielle pour accéder au football. Minky Worden, de Human Rights Watch, a rappelé que jusqu’à une date récente, les femmes et les filles d’Arabie saoudite ne pouvaient ni pratiquer le sport scolaire ni entrer dans les stades, comme l’a rapporté Inside World Football. Un championnat bâti sur ce point de départ n’hérite d’aucune culture de club ni d’aucun public habitué à regarder des femmes jouer.
La première étape institutionnelle est venue de la fédération. La Fédération saoudienne de football (SAFF) a créé un département du football féminin en 2019, selon la FIFA. Tout ce qui a suivi découle de ce service et du budget public qui le soutient. Dans beaucoup d’autres pays, le football féminin s’est développé de bas en haut, à partir des clubs et des bénévoles.
Pour voir comment d’autres pays de la région ont abordé le football féminin, lire ce panorama du football féminin dans le monde arabe.
Comment s’est construit le championnat féminin saoudien
La pyramide des championnats s’est mise en place en deux temps, en un an environ, chaque étape étant annoncée et organisée par la SAFF.
Le premier championnat national, 2021
Le premier championnat féminin national a débuté en novembre 2021 avec 16 équipes réparties en trois groupes régionaux, a indiqué la FIFA. Al-Mamlaka a battu Challenge en finale. Ce format régional a permis aux clubs de disputer des matchs officiels avant de s’engager dans une division nationale unique.
Premier League et première division, 2022
Le 15 septembre 2022, la SAFF a annoncé une structure à deux niveaux, selon Arab News. La Women’s Premier League comptait huit équipes et a démarré le 13 octobre 2022, avec 56 matchs au programme. La première division réunissait 17 équipes dans trois régions. Arab News faisait état d’une dotation de 250 000 riyals (SAR) pour chaque club de Premier League et de 50 000 riyals pour chaque club de première division, une somme versée à chaque club et non une prime réservée au champion. Arab News appartient à des intérêts saoudiens, si bien que son récit reste proche de la version officielle.
Argent et contrats
Les financements ont rapidement augmenté. Pour la deuxième saison, le fonds féminin de la SAFF atteignait 16 millions de dollars répartis entre 70 clubs, couvrant le championnat, la coupe, le football des moins de 17 ans et le futsal, a rapporté Inside World Football en juillet 2024. Le même article recensait 87 contrats professionnels pour des joueuses saoudiennes et indiquait que 56 % des clubs disposaient d’une équipe de moins de 17 ans.
Les primes ont été multipliées par quatre depuis le lancement de la Premier League en 2022, et Al-Nassr a touché 2 millions de riyals (531 000 dollars) pour le dernier titre, a rapporté Ed Clowes pour Semafor en octobre 2026. Semafor ne précise pas le montant de 2022 qui sert de point de comparaison.
| Année | Étape | Source |
|---|---|---|
| 2019 | La SAFF crée un département du football féminin | FIFA |
| nov. 2021 | Premier championnat féminin national, 16 équipes en trois groupes régionaux | FIFA |
| févr. 2022 | Premier match officiel de l’équipe nationale : Arabie saoudite 2-0 Seychelles | FIFA |
| oct. 2022 | Lancement de la Women’s Premier League (8 équipes) ; la première division compte 17 équipes | Arab News |
| mars 2023 | Première entrée au classement FIFA : 171e | FIFA |
| juil. 2024 | Fonds féminin de 16 millions de dollars pour 70 clubs ; 87 contrats professionnels pour des joueuses saoudiennes | Inside World Football |
| oct. 2026 | Al-Nassr touche 2 millions de riyals pour le dernier titre | Semafor |
L’équipe nationale féminine d’Arabie saoudite
La sélection féminine saoudienne a suivi le même calendrier accéléré. Son premier match officiel a eu lieu le 20 février 2022, une victoire 2-0 contre les Seychelles à Malé, a indiqué la FIFA. Le premier match à domicile a suivi le 24 septembre 2022 : un nul 3-3 face au Bhoutan.
Monika Staab a dirigé la sélection à partir de 2021 avant de devenir directrice technique, Rosa Lappi-Seppälä lui succédant au poste de sélectionneuse, selon le même article de la FIFA. Recruter des entraîneuses européennes expérimentées a apporté rapidement de l’expertise au programme, et a aussi fait que sa philosophie de jeu initiale a été façonnée par des personnes venues de l’extérieur.
L’Arabie saoudite a fait son entrée au classement FIFA féminin à la 171e place en mars 2023. Sur la page pays de la FIFA, consultée le 27 octobre 2026, l’équipe pointe au 157e rang avec 980,32 points, et la prochaine mise à jour officielle est prévue le 7 décembre 2026 (FIFA).
La tendance est à la hausse, mais le rythme reste modeste. L’argent peut construire un championnat en un an. Il ne peut pas rendre aux joueuses actuelles les années de football dont elles ont été privées enfants, à l’époque où les filles n’avaient pas accès au sport scolaire.
Ce qui avance plus lentement
Le public
Les tribunes restent clairsemées, a rapporté Semafor en octobre 2026, alors même que les primes augmentaient ; la défenseuse d’Al-Ittihad Ashleigh Plumptre organise des sorties scolaires pour faire venir des élèves aux matchs. D’après Semafor, les financements ont progressé plus vite que la demande. Aucun autre compte rendu récent sur les affluences n’a pu être trouvé, et le championnat ne publie aucun chiffre.
Qui joue sur le terrain
Les clubs attirent des joueuses étrangères grâce à des salaires non imposables et aux avantages réservés aux expatriées, selon Semafor, qui ne donne aucun chiffre de rémunération et souligne que les salaires des femmes restent très inférieurs à ceux du championnat masculin. Faute de données salariales, il est impossible de savoir, depuis l’extérieur, quelle part des dépenses du championnat revient aux joueuses saoudiennes et quelle part va aux recrues étrangères.
Les ambitions d’organisation
L’Arabie saoudite figurait parmi les candidats malheureux lorsque le comité exécutif de la Confédération asiatique de football (AFC), réuni à Bangkok le 15 mai 2024, a attribué la Coupe d’Asie féminine 2026 à l’Australie et l’édition 2029 à l’Ouzbékistan, a rapporté Inside World Football. Un tournoi à domicile aurait offert au football féminin le type de vitrine dont le Maroc s’est servi pour attirer le public.
À qui appartient ce projet ?
Face à une réforme du sport, une première question sociologique est simple : qui l’a conçue, et le quotidien de qui transforme-t-elle ? Dans le football féminin saoudien, les deux réponses ne vont pas dans le même sens.
Le récit officiel de la croissance
Dans ses communications, la FIFA présente le programme sous l’angle de la croissance et de la participation. Elle fait du premier championnat national et de l’entrée de la sélection au classement des étapes marquantes pour le football féminin dans le pays (FIFA, 2022 ; FIFA, 2023). Dans ce récit, c’est la rapidité elle-même qui constitue la réussite : des femmes qui ne pouvaient pas pratiquer un football organisé il y a quelques années disposent aujourd’hui de championnats et d’une équipe nationale.
La critique du sportswashing
Les organisations de défense des droits humains voient dans cette rapidité un élément d’une stratégie d’image plus large. Le 25 avril 2024, la FIFA et Aramco ont signé un partenariat de quatre ans couvrant la Coupe du monde masculine 2026 et la Coupe du monde féminine 2027. Steve Cockburn, d’Amnesty International, a critiqué l’accord en évoquant les personnes emprisonnées pour avoir défendu les droits des femmes et l’a qualifié de sportswashing (Amnesty International).
En octobre 2024, plus de 100 joueuses de 24 pays, dont Vivianne Miedema, Becky Sauerbrunn et Jessie Fleming, ont signé une lettre ouverte demandant à la FIFA de renoncer à Aramco et de mettre en place un examen des sponsors mené par les joueuses, a rapporté l’AFP, citée par Al-Monitor. La FIFA a répondu qu’elle « accorde de l’importance à son partenariat » (traduit de l’anglais) et a mis en avant ses investissements dans le football féminin.
Quelles vies ce projet transforme
Le projet est clairement conçu d’en haut : le département, les championnats, les primes et le fonds viennent tous de la SAFF. C’est précisément sur cette concentration de la conception entre des mains officielles que les critiques fondent leur argument du sportswashing.
Pourtant, les effets se font sentir plus bas. Semafor dresse le portrait de Bayan Sadagah, qui a cofondé une équipe amateur à Djeddah en 2017 « parce qu’il n’y avait nulle part où jouer » (traduit de l’anglais) et qui évolue aujourd’hui à Al-Ittihad, en championnat professionnel.
Les 87 joueuses saoudiennes sous contrat professionnel en 2024 (Inside World Football) mènent une carrière rémunérée qui n’existait pas auparavant. Les filles inscrites dans les 56 % de clubs dotés d’une équipe de moins de 17 ans disposent d’une filière qui a manqué à leurs mères. Les joueuses étrangères y gagnent des revenus non imposables, dont le montant n’est pas publié. Les personnes emprisonnées citées par Amnesty ne retirent rien d’un titre de championnat. Les institutions qui ont bâti le projet en sont les propriétaires, et ses retombées profitent aux unes et aux autres de façon inégale.
Pour une comparaison avec un autre modèle national de la région, lire cet article sur le football féminin marocain. Des échanges plus larges sur ces thèmes sont réunis dans les entretiens et passages en podcast.
Ce qu’il faudra surveiller
L’année qui vient dira si l’investissement commence à se traduire dans les indicateurs qui évoluent plus lentement.
- La mise à jour du classement FIFA du 7 décembre 2026 montrera, selon l’évolution par rapport à la 157e place, si l’équipe nationale bat des adversaires de son niveau ou mieux classés (FIFA).
- Des chiffres d’affluence publiés, si le championnat les rend publics, constitueraient le meilleur test de la demande locale.
- Un décompte actualisé des contrats professionnels saoudiens, et toute donnée salariale fiable, montreraient à qui l’argent profite réellement.
- La progression de la part des clubs dotés d’une équipe de moins de 17 ans au-delà de 56 % comptera davantage pour la future équipe nationale que n’importe quelle recrue étrangère.
- Le parrainage d’Aramco couvre la Coupe du monde féminine 2027 : les critiques portées par les joueuses en 2024 devraient donc ressurgir à l’approche du tournoi.
D’autres analyses sur l’argent, les institutions et les normes sociales du football figurent dans la liste complète des articles.